James Matthew Barrie

Almanach barrien

Quelques images des répétitions du Petit Oiseau blanc ou La Naissance de Peter Pan et de la sortie de résidence de Nevers (samedi dernier)… Je vous en dirai davantage dès que possible, car pour l’heure je suis très occupée avec divers travaux littéraires et avec les épreuves de Mary Rose – qui sortira en octobre… (Source des images : ici.)

Quatrième de couverture possible

La valeur d’une œuvre se mesure peut-être à son aura : à l’influence permanente qu’elle exerce sur les autres, à son pouvoir de lier les âmes sœurs et au dialogue ininterrompu né de sa contemplation. Mary Rose est bel et bien un mystère, qui, de nos jours, fait encore couler l’encre – le sang de l’esprit. Voilà une vérité simple, comme l’est celle tenue au secret par Peter Pan, l’enfant sans mémoire – que Mary Rose rencontra jadis sur son île… Mais est-ce une histoire de fantôme, une fable métaphysique ou les pensées clandestines d’un homme endeuillé et orphelin de ses rêves ? Sir James prétendait lui-même ne point connaître la signification de cette pièce serrée contre le cœur pendant plus de quinze ans. Indéniablement, il y a quelque chose d’intarissable dans cette œuvre ; et ce n’est donc pas un hasard si Hitchcock fut hanté par Mary Rose. Il ne put jamais, hélas, la porter à l’écran, mais son écho tremblant court dans plusieurs de ses films – notamment Vertigo et Marnie. Sir Alfred avait, semble-t-il, déchiffré l’un des messages de cette pièce quasi inédite en France : « (…) si les morts revenaient, on ne saurait absolument pas quoi faire d’eux ! » Cette déclaration fait suite à celle de Barrie – elle aussi sans appel : « Ceux qui sont partis ne devraient jamais revenir, quelle que soit la force avec laquelle ils ont été aimés. » Pourquoi ? Parce qu’en bon lecteur d’Ibsen, James Matthew Barrie n’ignorait point cette douloureuse vérité humaine : « Presque tout le monde se fait grand pour pleurer devant un mort. Mais combien de temps croyez-vous que cela durera ? » (Le Canard sauvage).
Oui, combien de temps ?
Le temps que met une larme pour tomber à terre.
Céline-Albin Faivre

Un ami m’informe de l’existence de ce vieil article, où l’on parle de mon travail. J’évite fermement de lire les critiques (bonnes ou mauvaises), car il ne faut jamais se laisser influencer, malgré soi – surtout par les démons… Faisons exception à la règle ! Je suis heureuse de constater que ma lutte, pour imposer mes choix de traduction, à l’époque, ne fut pas tout à fait vaine. Je remercie d’ailleurs encore une fois mon éditrice pour son soutien dans ce combat. Les autres… Ils ne comptent pas ! Oui, c’est bien cela : faire entendre la voix de Barrie (pas la mienne) a toujours été ma mission, une mission sacrée à mes yeux.

“I think Barrie is the most significant dramatist in the English speaking world today because he really is carrying on the great tradition of our drama. This is an arch-heresy here where some of my young critical friends consider him as “sentimental.” Is it not strange how the academic, critical point of view shrinks nervously away from the sympathetic? I have never read a play of Barrie’s that didn’t give me this curious “mixed” feeling. He is not trying to “prove” anything (thank Heaven) but like Shakespeare and other old fogies, is more interested in the stories of human beings than in the labor problem. That’s why I believe his plays will outlast those of his contemporaries because people at all times can understand and appreciate the emotion of other people.”
Thomas Wolfe, The Letters of Thomas Wolfe, Scribner, 1956, p. 25. (lettre à Margaret Roberts)

Au rebut

"LUI. — J’ai fait un rêve l’autre jour : il y avait là, devant moi, une brochette de petits orphelins fort mignons, très propres, la langue pendante comme des chiots quémandant le jeu, qui attendaient en file indienne, donnant presque l’impression de communiants prêts à recevoir l’hostie. Tout à coup, comme si ces Enfants Perdus, ces Enfants des Limbes répondaient à un signal d’eux seuls entendu, ils se mirent en grappe autour d’un petit homme qui venait d’arriver (il ressemblait trop à Barrie pour ne pas être lui ou l’une de ses ombres) et tous ensemble ils le frôlèrent, d’abord des yeux, puis de la main, avec de plus en plus d’insistance, comme s’ils le suppliaient du bout de l’âme, chacun en silence, en imitant les mouvements de son plus proche voisin, et dissimulant cette muette prière personnelle dans la reproduction du geste commun. Ils avaient tous faim de cet homme. Une faim de loup cachée dans leur allure mignonne de petits agneaux. L’homme ne paraissait pas effrayé ni même gêné par ces petits cannibales. Il donnait plutôt l’impression de faire son choix, de prendre tout son temps, pour ne pas se tromper, dans un souci d’équité.
ELLE, mystérieuse, caressant d’une main son ventre. — Les écrivains sont des êtres compliqués. Comme les mères, ils ont une bombe dans le ventre et toujours, à la fin, les mains tachées de sang et d’encre.
LUI. — Finalement, il a saisi la main de l’un des enfants, un petit garçon qui avait de la terre sous les ongles parce qu’il venait de creuser une fosse pour quelqu’un, et il est reparti avec lui, en baissant les yeux. La joie coupable, probablement… Les autres, d’avance résignés, l’ont laissé passer sans un mot ni un mouvement de protestation. Ils ont l’habitude. Ils savent qu’il finit toujours par choisir Peter Pan. “
C.-A. F.

Pour Barrie : « Les îles continentales sont des îles accidentelles, des îles dérivées (…). Les îles océaniques sont des îles originaires, essentielles (…). Les îles sont d’avant l’homme, ou pour après. (…) Rêver des îles, avec angoisse ou joie peu importe, c’est rêver qu’on se sépare, qu’on est déjà séparé, loin des continents, qu’on est seul et perdu – ou bien c’est rêver qu’on repart à zéro, qu’on recrée, qu’on recommence. (…) l’île déserte est imaginaire et non réelle, mythologique et non géographique. (…) Il y a dans l’idéal du recommencement quelque chose qui précède le commencement lui-même, qui le reprend pour l’approfondir et le reculer dans le temps. L’île déserte est la matière de cet immémorial ou ce plus profond. » Gilles Deleuze

JAMAIS !

Pour Nicolas…
« Trop tard… Jamais… Pour toujours… Jamais… Ce sont les mots les plus tristes de la langue anglaise. » (Cher Brutus) Référence, ici comme dans Mary Rose, au poème de Longfellow. Plus d’informations dans la postface à Mary Rose (le livre – ma traduction – sort en octobre)…
N’ayant pas le temps de le traduire, je dépose cette ancienne traduction d’Arthur Dudley, parue dans la “Revue des Deux Mondes”, en 1854, pour ceux qui ne sont pas amis avec l’anglais (c’est mieux que rien) :

« Qui rêve vraiment ? » (Qui aime vraiment ?)
« Qui rêve ? » revient à demander « Qui parle ? » et c’est toujours la question que l’on devrait se poser en venant au monde, la seule question. Est-ce que le monde rêve de moi ou bien suis-je celui qui rêve le monde ? Est-ce quelqu’un rêvant de moi ou moi rêvant quelqu’un ? Barrie a répondu à cette question, à sa manière, pour son propre compte.
Dieu seul rêve et l’artiste l’imite.