James Matthew Barrie

Almanach barrien

Au rebut

"LUI. — J’ai fait un rêve l’autre jour : il y avait là, devant moi, une brochette de petits orphelins fort mignons, très propres, la langue pendante comme des chiots quémandant le jeu, qui attendaient en file indienne, donnant presque l’impression de communiants prêts à recevoir l’hostie. Tout à coup, comme si ces Enfants Perdus, ces Enfants des Limbes répondaient à un signal d’eux seuls entendu, ils se mirent en grappe autour d’un petit homme qui venait d’arriver (il ressemblait trop à Barrie pour ne pas être lui ou l’une de ses ombres) et tous ensemble ils le frôlèrent, d’abord des yeux, puis de la main, avec de plus en plus d’insistance, comme s’ils le suppliaient du bout de l’âme, chacun en silence, en imitant les mouvements de son plus proche voisin, et dissimulant cette muette prière personnelle dans la reproduction du geste commun. Ils avaient tous faim de cet homme. Une faim de loup cachée dans leur allure mignonne de petits agneaux. L’homme ne paraissait pas effrayé ni même gêné par ces petits cannibales. Il donnait plutôt l’impression de faire son choix, de prendre tout son temps, pour ne pas se tromper, dans un souci d’équité.
ELLE, mystérieuse, caressant d’une main son ventre. — Les écrivains sont des êtres compliqués. Comme les mères, ils ont une bombe dans le ventre et toujours, à la fin, les mains tachées de sang et d’encre.
LUI. — Finalement, il a saisi la main de l’un des enfants, un petit garçon qui avait de la terre sous les ongles parce qu’il venait de creuser une fosse pour quelqu’un, et il est reparti avec lui, en baissant les yeux. La joie coupable, probablement… Les autres, d’avance résignés, l’ont laissé passer sans un mot ni un mouvement de protestation. Ils ont l’habitude. Ils savent qu’il finit toujours par choisir Peter Pan. “
C.-A. F.

Pour Barrie : « Les îles continentales sont des îles accidentelles, des îles dérivées (…). Les îles océaniques sont des îles originaires, essentielles (…). Les îles sont d’avant l’homme, ou pour après. (…) Rêver des îles, avec angoisse ou joie peu importe, c’est rêver qu’on se sépare, qu’on est déjà séparé, loin des continents, qu’on est seul et perdu – ou bien c’est rêver qu’on repart à zéro, qu’on recrée, qu’on recommence. (…) l’île déserte est imaginaire et non réelle, mythologique et non géographique. (…) Il y a dans l’idéal du recommencement quelque chose qui précède le commencement lui-même, qui le reprend pour l’approfondir et le reculer dans le temps. L’île déserte est la matière de cet immémorial ou ce plus profond. » Gilles Deleuze

JAMAIS !

Pour Nicolas…
« Trop tard… Jamais… Pour toujours… Jamais… Ce sont les mots les plus tristes de la langue anglaise. » (Cher Brutus) Référence, ici comme dans Mary Rose, au poème de Longfellow. Plus d’informations dans la postface à Mary Rose (le livre – ma traduction – sort en octobre)…
N’ayant pas le temps de le traduire, je dépose cette ancienne traduction d’Arthur Dudley, parue dans la “Revue des Deux Mondes”, en 1854, pour ceux qui ne sont pas amis avec l’anglais (c’est mieux que rien) :

« Qui rêve vraiment ? » (Qui aime vraiment ?)
« Qui rêve ? » revient à demander « Qui parle ? » et c’est toujours la question que l’on devrait se poser en venant au monde, la seule question. Est-ce que le monde rêve de moi ou bien suis-je celui qui rêve le monde ? Est-ce quelqu’un rêvant de moi ou moi rêvant quelqu’un ? Barrie a répondu à cette question, à sa manière, pour son propre compte.
Dieu seul rêve et l’artiste l’imite.

Écho

« Je vais vous dire ce qu’est c’est. C’est une immense enfilade de couloirs. Avec de gigantesques fenêtres intérieures qui se font passer pour des murs. Les fenêtres sont des miroirs, vous saisissez. Alors, le verre reflète le verre. À tout jamais. »
« Laissez-moi sortir ! Arrêtez ! Laissez-moi sortir ! Arrêtez ! Arrêtez ! Arrêtez ! Les murs se referment sur moi. Les murs se referment complètement sur moi. Si serré, si serré. Une sorte de halètement, une sorte de halètement. Impossible de voir. Oh, la lumière s’éteint. La lumière s’éteint. Ils ferment boutique. Des chaînes et des cadenas. Je suis claquemurée. Puanteur. L’odeur. Oh, mon Dieu ! Oh, misère de moi ! Oh, mon Dieu ! Oh, misère de moi ! Je suis si jeune ! C’est un étau. Je suis dans un étau. Ma nuque, c’est là. Ah ! Les yeux bloqués. Je ne vois que l’ombre du bout de mon nez. Les ombres du bout de mon nez. Les yeux bloqués. »
H. Pinter, Une sorte d’Alaska, trad. C.-A. F. / Comme un écho à Mary Rose

L’une des analyses les plus intelligentes écrites sur Barrie, on la doit à un modeste écrivain (identité dévoilée dans ma postface à Mary Rose : livre à paraître en octobre) , qui, en quelques pages, révèle le secret de Sir James : « L’évolution de Tommy – je veux dire de Barrie – est fascinante : timidement (mais avec quelle obstination !), il a œuvré et s’est avancé, à la force du poignet, vers son essence, jusqu’à ce qu’il parvienne enfin à occuper la place qui était réellement la sienne. Il est à la mode de dire qu’il « n’a jamais grandi ». Cette déclaration se veut un éloge, mais c’est un commentaire insipide face au processus à l’œuvre dans sa carrière. Ce qui est vraiment étonnant, dans son cas, c’est qu’il a effectivement grandi, et n’a cessé de grandir ; mais, au lieu de grandir en hauteur, il a grandi en s’enracinant. » Barrie est donc tout entier rhizome et Mary Rose la jolie fleur (empoisonnée) de son âme.
Céline-Albin Faivre

Pour mon amie Sophie, qui sait POURQUOI.

Barrie est un auteur au phrasé tout aussi alambiqué que son esprit en colimaçon le laisse présager. Il faut le traduire pour en être tout fait conscient, me semble-t-il, car une simple lecture dans la langue originale ne permet peut-être pas d’en prendre toute la folle mesure. À mon sens, il serait dommageable de gommer, dans la traduction, cette étrange prestance stylistique que certains ont nommé les “mannerisms” (des tics, des manies, etc.) de Barrie, sous prétexte de fluidité ou, pire, de modernisme. Que je hais cette notion frauduleuse ! Rien n’est daté ce jour qui ne l’ait été jadis. Et que dire de ce délicieux nappage de mots rares, en provenance de la terre par excellence des fantômes, l’Écosse ? Ces caractéristiques de la phrase-torse, excédée par les conjonctions de coordination, par la distanciation provoquée par des juxtapositions temporelles “disharmonieuses” (en apparence) et par de constants ajournements de la pensée, distendue ici et là par de factices digressions, figure la cartographie psychique de l’auteur. Certains auteurs possèdent une musique que l’on reconnaît aux premières notes, c’est le cas de Jamie. C’est pourquoi j’ai toujours tourné ma plume plusieurs fois dans l’encrier avant de mettre mon grain de sel dans son délicieux concassage de la phrase. Le texte est parfois saturé de la conjonction de coordination « et », qui indique peut-être une volonté de prendre au lasso l’univers et de le tirer à lui. Ces « et » sont les nœuds qu’il fait sur cette corde qu’il ne lâche jamais, pas même à la fin du livre. Dans un ordre d’idées proches, je n’ai jamais répudié le subjonctif imparfait (à de rares exceptions près, pour des raisons d’euphonie), car c’est son genre et, par procuration, le mien. On a trop tendance à le laisser mourir d’inanition de nos jours et, si je le bannis assez facilement dans le cadre des dialogues, sa place est pleinement justifiée dans le cadre du récit par la concordance des temps et par l’époque dans laquelle il s’inscrit – ou pas. Barrie est probablement un homme suranné mais, s’il l’est aujourd’hui, j’ose affirmer qu’il l’était tout autant avant-hier. Son anachronisme est existentiel, si je puis m’exprimer ainsi. Il est des êtres qui n’appartiennent pas à leur époque, mais qui n’auraient pas moins juré à un autre moment de l’histoire. Peter Pan n’a pas d’âge, son père non plus. Barrie est très glorieusement glorieux (un mot souvent employé). Il « adverbise » tout, même lorsqu’il ne le fait pas réellement, et chante à tue-tête la gloire du petit garçon insolent qu’il n’a pas cessé d’être (pour ne pas le pleurer). Son dire, qui demeure toujours si délicat et si prudent, est justifié par son inimitable dit. Personne mieux que lui ne sait, au sein même de la réalité la plus ordinaire, nous déporter au bord des choses afin de les contempler avec un œil nouveau, qui aperçoit soudain ce qu’il n’aurait songé à regarder. (Céline-Albin Faivre)

Chesterton écrivit ceci en parlant de Barrie : “Le plus timide et le plus impudent des artistes. Par impudence, j’entends une sorte d’impossibilité, une soudaine raideur dans une histoire qui serpente à travers d’étranges contrées dont je ne connais aucun équivalent et qu’il m’est difficile de décrire. Il y a une malignité de l’imagination qui se rebiffe contre la fantaisie elle-même, une rébellion au royaume des fées. Chez Barrie, l’imagination travaille d’une façon imprévisible, même si l’on s’attend à l’inattendu.” in The Bookman (Trad. C.-A.F.)